Interview : le rêve équilibré d’Antonio Delfino (Juventus et KV Courtrai)Temps de lecture : 10 min.

Si vous êtes formateur, ou si vous projetez de faire carrière dans la formation de jeunes footballeurs, le rêve vécu par Antonio Delfino, et l’histoire qui va vous être racontée, ne peuvent que vous intéresser. Devant la quantité d’infos à partager avec vous, nous allons le laisser parler… Actuellement, Antonio Delfino est Head Coach de la Juventus Academy Belgium du Shape, mais aussi responsable des écoles techniques du KV Courtrai installées à Monceau et au club du Pays-Blanc à Antoing.

Commençons par un tournant. Alors qu’il est déjà formateur au Sporting Charleroi, la Juventus effectue un stage à… Marchienne-Au-Pont : « La Juventus, c’est mon club de cœur, j’en suis fan. Quand j’ai appris qu’il y avait un stage organisé par le club, je me suis demandé à quel sketch j’allais assister. Puis, j’ai vu que c’était du sérieux et j’ai pu rencontrer Filippo Savona, qui était, et est toujours, le responsable des stages et des académies en Belgique. Je l’ai appelé, je l’ai rencontré, il a vu mon CV, compris que j’étais supporter, il m’a proposé d’intégrer le staff et m’a envoyé à Turin où j’ai réussi ma formation. J’ai ensuite été responsable d’un stage en Belgique, sur le plan purement sportif. Ça a duré trois ans, à Paturages. Un enfant du Shape y a participé, Filippo Savona a pris contact avec le Shape, et le projet a abouti à ce qu’il est aujourd’hui : une des 42 académies de la Juventus dans le monde. »

« Ce que je n’ai pas fait en tant que joueur, je le ferai en tant que formateur »

Avant de réaliser ce premier rêve, le Juventino a franchi les étapes petit à petit et a vécu une première désillusion en tant que joueur : « A 17 ans, à Mouscron, j’ai connu une grosse blessure. Mes ligaments ont été touchés et j’ai été privé de football pendant six mois. A ce moment-là, j’ai été réaliste. Ça allait être difficile de faire carrière en D1. J’ai décidé de mettre l’accent sur mes études, sans arrêter le football. Et pendant ma blessure, j’ai écrit une sorte de journal de 14 pages. A la fin, j’y ai noté : « Peut-être que je n’y arriverai en tant que joueur, mais j’y arriverai en tant que coach. » Ce journal, je l’ai fait lire à mon fils, et il m’a demandé : « Mais comment tu savais que tu allais y arriver ? ». Je ne le savais pas, j’en rêvais. Ça lui montre qu’un rêve est accessible, de plusieurs manières. Et qu’il ne faut pas laisser tomber malgré un gros couac sur le chemin qui y mène. »  »

Trouver l’équilibre, pour avancer sans tomber

C’est l’année suivante qu’il a connu sa première expérience de formateur : « A 18 ans, Pellegrino Di Zenzo m’a fait venir à Tertre et m’a permis de participer à des stages du Standard. Avant ma formation nationale, il était notamment intéressé par le fait que je puisse faire les démonstrations aux enfants. J’y ai vite pris goût. » 

Encore joueur, désormais formateur, il a également été efficace durant ses études : « J’ai obtenu un graduat en marketing. Je m’étais dit qu’il était plus judicieux de faire un graduat plutôt que d’aller directement à l’université, pour me laisser une chance au foot. Finalement, j’ai obtenu mon graduat en trois ans et j’ai directement été embauché chez Belgacom. J’ai donc commencé à cumuler ce job, le fait de jouer en P1 et la formation. Depuis ce moment-là, je suis habitué à concilier trois choses : travail, football et famille. Si l’équilibre entre les trois n’est pas bon, je ne suis pas bien. J’ai la chance d’avoir une femme extraordinaire, et c’est pareil pour mes parents. Mon épouse a un job très important, mais c’est une femme d’affaires, une maman et une femme extraordinaire. Le fait d’être tous les deux dans des situations comparables nous aide aussi. Et encore une chance : Courtrai et la Juventus sont attentifs à cela, ce sont des clubs familiaux malgré leur importance. »

Après sa formation au niveau national, au RFB, à la RAAL, à l’Union Saint-Gilloise et à Mouscron, il a fait carrière en Provinciale 1, passant par Acren, Paturages, Châtelet et Nalinnes, où il a terminé à 35 ans. En jonglant avec ses jobs et sa famille, il a gravi les échelons de la formation : « Quand je jouais à Châtelet, à 31 ans, les U21 m’ont été proposés, à condition que j’entame les cours. J’ai donc commencé mon brevet C puis enchaîné avec le brevet B. C’est Benoit Paulet, alors directeur technique au Sporting Charleroi, qui était notre formateur. Il m’a proposé de le rejoindre à Charleroi, ce que j’ai fait. En trois ans, j’ai eu les U9, les U10 puis les U12 et j’ai passé mon UEFA B. Aussi, à Châtelet, je devais cumuler U21 et U9. Alors que je pensais ne pas apprécier les petites catégories, j’ai eu un vrai déclic. C’était génial. »

« Charleroi n’a pas souhaité que je cumule avec la Juve, et j’ai été recontacté par Courtrai »

Plus tard, il a rejoint Courtrai : « Quand j’étais coach à Charleroi, je jouais forcément contre Courtrai. En fin de match en élites, les formateurs se retrouvent dans une salle. Après un match, j’ai pu discuter avec Nico Deconinck, avec qui j’avais joué à Mouscron. Il était coordinateur du jeu à 5 et 8. On a discuté de tout et il a fini par me proposer un job à temps plein à Courtrai. J’étais bien à Charleroi et ma situation ne me permettait pas d’accepter. Mais après, quand j’ai saisi l’opportunité donnée par la Juventus, Charleroi n’a pas voulu que je cumule les deux. J’ai donc fait mon choix, j’ai été recontacté par Courtrai, et j’ai commencé à travailler sur le développement des écoles techniques avec Philippe Brutsaert. »

Antonio Delfino a aussi marqué les esprits au RAS Monceau : « J’ai lancé le projet Mon For Fun : Monceau, Formateur, Plaisir. Je voulais qu’on joue sans donner les résultats, sans y penser, mais en voulant atteindre d’autres objectifs. Là-bas, je garde en tête une anecdote qui est pour moi extraordinaire. Nous n’avions pas assez de jeunes U10 pour faire une équipe. Nous avons alors créé une équipe U11B avec des U10 et des U11. Au début, ils ont perdu beaucoup de matchs avec des scores fleuves, et des parents sont venus me voir. Je leur ai dit d’être patients. Quand le deuxième tour allait démarrer, j’ai donné un entraînement à leur formateur, et je lui ai demandé de le faire, tout le temps, avec des petites variantes. C’était basé sur des jeux. La première fois, je l’ai donné moi-même, puis, il s’en est occupé. En résumé, le but de cet entraînement était de partir du gardien, au sol, et d’aller marquer un but via un certain nombre de passes. Lors d’un match de championnat, les enfants encaissent un but, puis un 2e, cinq en tout, et c’est alors 1-5. Mais on leur dit que s’ils marquent avec les consignes de l’entraînement, leur goal comptera pour cinq points ! Et là, ça arrive : ils partent du gardien, mettent l’entraînement en application et marquent ! Le match se termine, et les enfants sautent de joie parce que, pour eux, ils ont gagné le match. Les parents des adversaires ne comprenaient pas, et je leur ai expliqué. Qu’est-ce qui nous empêche de les rendre heureux de cette manière ? Aujourd’hui encore, quand je le raconte, j’en ai des frissons. » 

Pour en arriver là où il est, le formateur a aussi dû faire d’autres choix de carrière : « Chez Belgacom, j’ai commencé à travailler avec un casque sur la tête, au call center. Là-bas, les formations sont au top, j’ai pu apprendre beaucoup de choses au niveau de la gestion de projets, sous divers aspects. Ce que j’y ai appris me sert aujourd’hui dans mes activités footballistiques. Je suis devenu business consultant puis formateur. Bien sûr, j’y étais à temps plein. Un jour, un ami assureur m’a proposé de travailler dans le domaine des assurances, et aujourd’hui je travaille en part-time au bureau Nicaise. Je dois remercier Olivier Nicaise, qui me comprend aussi parce que son fils est cycliste non-amateur. Il fait le maximum pour moi et je lui rends en essayant d’être pleinement concentré quand je travaille au bureau pour lui. »

Le planning d’Antonio Delfino :

Lundi : Bureau chez Nicaise, puis deux heures à Monceau pour Courtrai

Mardi : Bureau chez Nicaise, puis la supervision à la Juventus Academy

Mercredi : Travail administratif au matin pour la Juventus Academy et Courtrai, après-midi au Pays-Blanc, soirée à la Juventus Academy pour supervision, jusqu’à 20H30 et bonus…

Jeudi : Bureau chez Nicaise et jeudi soir en famille en essayant de couper le téléphone et déconnecter

Vendredi : Bureau chez Nicaise et travail administratif, je vais chercher mon fils à l’école et je passe à la Juventus Academy pour la supervition

Samedi et dimanche : Choix dans les matchs à superviser, le plus souvent en matinée, les deux jours

On termine en parlant famille ? « Mon fils a 10 ans, il joue en U11 à la Juventus Academy du Shape et s’entraîne aussi à Monceau avec l’école technique de Courtrai. Il s’entraîne les lundis, mercredis et vendredis, en plus du match. Mais il n’y a pas de surcharge de travail, les entraînements étant étudiés pour. Et puis avant, on s’entraînait et on passait notre temps à jouer dans les rues. Je fais le maximum pour le voir, mais je ne lui parle jamais de foot en dehors du terrain. Je ne veux pas être un papa qui fait tout, qui en fait trop, pour qu’il réussisse. S’il me pose des questions, je lui réponds, on discute de tout. Il est curieux concernant mon travail, ce que je fais et comment je le fais. Ca l’aide de m’en parler, parce qu’il pense parfois comme un petit coach. J’en profite pour dire que je suis vraiment contre le fait qu’un parent monte la tête à son enfant, c’est très mauvais, je ne peux que le répéter. »

« Mon papa me déposait au foot et me disait qu’il allait boire un café ou faire une course. C’est un ancien ouvrier, il m’a transmis des valeurs importantes, c’est mon exemple, mon idole. Il partait travailler à vélo alors qu’il neigeait, pour que moi j’ai des baskets pour aller jouer au foot. C’est vraiment mon idole. Je pensais qu’il ne regardait pas non plus mes matchs. Un jour, avec Mouscron, on a battu Waregem 3-1 et j’ai vraiment marqué un superbe but. Le soir, on mangeait à la maison. En plein milieu du repas, il a arrêté de manger. Il m’a dit : « Ton goal était vraiment super ». Et il s’est remis à manger comme si de rien n’était. Et moi, j’étais surpris qu’il m’ait vu jouer ! »

A seulement 41 ans, la carrière de formateur d’Antonio Delfino ne fait peut-être que commencer…